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Lettre ouverte à Michel de Pracontal

  • Publié le 15 décembre 2008
SLC
  • Nucléaire

 

 

Cher Michel de Pracontal,

Nous savons que vous avez une sensibilité anti-nucléaire, ce qui est évidemment votre droit. Jusqu'à présent vos analyses nous paraissaient sérieuses et posaient souvent de bonnes questions. Votre dernier article sur "Les mythes et les chiffres" du nucléaire, paru dans Le Nouvel Observateur du 4 au 10 Décembre, nous a surpris et déçus. Il repose sur l'étude du soi-disant "expert international" Mycle Schneider, vieux militant anti-nucléaire bien connu, expert surtout dans la manipulation des chiffres et la mauvaise foi. Il a récemment commis un rapport de 40 pages pour le compte des Verts Allemands qui sont sur la défensive devant les difficultés que rencontre la politique allemande de sortie du nucléaire.

Première découverte :   le nucléaire n'économise pas de pétrole. Grande découverte, en effet, puisque le nucléaire permet de produire de l'électricité, alors que bien peu de voitures roulent à l'électricité (ce qui, espérons le, changera dans un avenir pas trop lointain).

Est-ce à dire que la France n'a pas fait d'économie de pétrole en se tournant vers le nucléaire. Avant le choc pétrolier de 1973 le pétrole était si bon marché que les centrales  à fioul étaient  les plus compétitives. Ayant achevé l'équipement hydraulique du pays et les mines de charbon françaises fermant les unes après les autres, EDF s'était lancée dans un grand programme de constructions de centrales à fioul au point qu'elles assuraient déjà 34% de la production électrique en 1973 (70 TWh), le charbon n'en représentant plus que 15% et l'hydraulique  28%. Cette montée en puissance des centrales à fioul était d'ailleurs observée dans le monde entier. Le choc pétrolier mit un frein brutal à cette course, la plupart des états se repliant soit sur le charbon (USA, Danemark) soit sur le nucléaire (France, Suède, Suisse) soit sur les deux (RFA, Belgique) . Ce n'est qu'à la fin des années 1990 qu'on vit se développer l'usage massive du gaz pour la production d'électricité. Ce sont donc le charbon et le nucléaire qui se substituèrent au pétrole. C'est bien dans cette mesure qu'on peut affirmer que le nucléaire a permis d'économiser du pétrole. Sur la lancée d'avant 1973 on peut estimer que les centrales à fioul auraient produit 300 TWh supplémentaires conduisant à une augmentation de la consommation de pétrole d'environ 80 millions de tonnes par an. Une paille !
  Sans doute, pour vous  et  vos amis, il aurait fallu que la France choisisse le charbon (qu'elle aurait dû importer). C'est ce qu'a fait l'Allemagne dans un deuxième temps, dès la fin des années 1970 (la dernière commande de réacteur en Allemagne date de 1980). Il est donc fort intéressant de comparer les performances environnementales de la France et de l'Allemagne, ce que nous ferons plus loin.

Deuxième découverte:  le Nucléaire ne représente que 16% de la consommation d'énergie et, donc, ne présente d'intérêt ni sur l'approvisionnement énergétique ni sur les rejets de gaz à effet de serre.


Cet argument repose sur une stupidité: celle qu'il y a de se référer à la consommation finale pour estimer le poids du nucléaire (et du charbon aussi, d'ailleurs) dans le système énergétique. La consommation finale d'énergie correspond, en effet, à l'énergie qu'achètent les consommateurs. Bien entendu, si tous achètent de l'électricité, aucun d'entre eux n'achète d'énergie nucléaire, et très peu du charbon, uniquement pour le chauffage. La consommation finale ne prend pas en compte  la consommation d'énergie du secteur énergétique (production d'électricité, raffinage du pétrole, transport de l'énergie jusqu'au destinataire finale). Or le secteur de l'énergie  est, de loin, le plus gros consommateur d'énergie, en particulier pour la production d'électricité. Ainsi, pour la France,  la consommation d'énergie du secteur de production d'électricité atteint près de 85 millions de tep, à comparer à 52 millions de tep pour le poste transport, le deuxième dans l'ordre d'importance.
Ceux qui utilisent à tort le concept de consommation finale pour évaluer l'importance du nucléaire (ou du charbon) ont une excuse de taille : la première présentation fautive a été le fait de la Mission Facteur 4 présidée par Christian De Boissieux (1). C'était un artifice utilisé pour minimiser le rôle du nucléaire et le mettre ainsi hors discussion de manière à ce que Greenpeace et ses alliés acceptent de participer aux débats. Notons que la mise hors sujet du nucléaire a été faite également lors du Grenelle de l'Environnement (cachez ce nucléaire que l'on ne saurait voir !). 
A l'échelon mondial  les deux tiers de l'électricité sont produits par des centrales thermiques à flamme, au premier rang desquelles les centrales à charbon pour 40%. Or,  le charbon est responsable de 42% des émissions de CO2 du secteur énergétique (plus que les 38% du pétrole). Pratiquement le charbon n'est plus utilisé que pour la production d'électricité.
Alors, cher Michel (avec l'aide de votre mentor Mycle Scheider si vous voulez), expliquez nous comment, alors que la part de l'électricité dans la consommation finale d'énergie dans le monde n'est que de 16,6%, le charbon peut être responsable de 40% des émissions de CO2. Nous attendons votre démonstration avec beaucoup d'intérêt.
On nous cite bien souvent les performances environnementales de l'Allemagne dont les choix ne semblent pas avoir fait l'objet de la critique du maître à penser Mycle Schneider. Selon votre maître la France serait une grande gaspilleuse d'énergie, et, très spécifiquement, d'électricité. Le Tableau 1 permet de se faire une opinion sérieuse sur ce point : il donne quelques données représentatives des systèmes énergétiques français et allemands.

 

Tableau 1

 

Consommation
finale
 tep/tête

Consommation
primaire tep/tête

Electricité tep/tête

Consommation primaire
charbon+gaz tep/tête

Consommation primaire
nucléaire tep/tête

CO2 tonnes/tête

France

2,81

4,4

0,58

0,88

1,88

6,2

Allemagne

3,17

4,17

0,54

1,97

0,52

10,2

 

 

 Première surprise, la consommation finale (qui vous est si chère)  par tête est notablement plus faible pour les français que pour les allemands (de près de 12%). Or la consommation finale est bien celle que nous payons. Les français, en dépit du nucléaire,  sont plus économes que les allemands. Dans cette consommation finale les français dépensent un peu plus d'électricité que les allemands ( environ 7%)(2), mais, bien entendu, cela signifie qu'ils consomment  moins d'autres source d'énergie (gaz, fioul, carburants). Si on retient les consommations primaires on constate que la France consomme, par tête, 2,2 fois moins de charbon et de gaz que l'Allemagne. Ceci est compensé par une consommation de nucléaire 3,6 fois plus importante pour la France que pour l'Allemagne.   Et le résultat est là : les français émettent 62% moins de CO2 que les allemands. Est-ce amnésie de n'en n'avoir pas parlé, cher Michel ?
  Nous ne nous attarderons pas sur le ridicule des calculs d'indépendance énergétique appliqués aux ressources d'uranium. Simplement nous croyons plus confortable de dépendre de l'achat, chaque année, de quelques 10000 tonnes d'uranium dans des pays comme l'Australie et  le Canada que de devoir compter sur une importation de quelques 40 milliards de mètres cube de gaz de Russie (c'est le cas de l'Allemagne). Ajoutons que la France a, sur son sol, des gisements d'uranium qui pourraient être, éventuellement, remis en exploitation. Dans l'état actuel des choses une telle démarche ne se justifierait absolument pas sur le plan économique. Enfin le prix de l'uranium naturel est une faible fraction de celui du kWh nucléaire (de l'ordre de 5%).
Voici pour les chiffres. Pour les mythes constatons que ceux véhiculés par les Verts Allemands ont conduit leur pays dans une impasse écologique, lui laissant le choix d'accepter une taxation du carbone qui ruinera ses producteurs d'électricité ou de renoncer aux objectifs de diminution des émissions fixés par l'UE.
  Vous regrettez que n'ait pas eu lieu un grand débat démocratique sur les choix énergétiques du pays. Nous avons participé à plusieurs débats de ce type, que ce soit celui sur l'énergie organisé par Nicole Fontaine, ceux sur l'EPR et les déchets nucléaires. Les opposants au nucléaire, bien qu'invités, n'ont jamais accepté de participer à ces débats. Le parlement s'est souvent , quant à lui, prononcé sur les programmes d'investissement énergétiques. Mais nous supposons que ces débats parlementaires ne comptent pas à vos yeux. On serait curieux de savoir ce qu'il appelle un grand débat démocratique.
Mais c'est vrai que tout n'est pas parfait : l'arrêt de Superphénix s'est fait sans débat et contre l'avis de la majorité des parlementaires. Le développement de l'éolien n'a pas donné lieu, malgré de nombreuses demandes, à l'organisation d'un débat par la Commission Nationale du Débat Public. Si l'EPR a fait l'objet d'un débat spécifique, rien de tel n'a été organisé sur la programmation des centrales à combustibles fossiles qui auront pourtant une puissance égale à celle de 4 EPR.
Mais pour terminer sur un ton constructif, nous vous proposons ainsi qu'au Nouvel Observateur d'organiser, sous le contrôle d'un arbitre impartial (par exemple un des présidents des débats nationaux cités ci-dessus), un débat sur l'énergie sous tous ses aspects, y compris le nucléaire. Nous sommes prêts à y participer.
 


(1) citation du rapport "facteur 4" : le nucléaire : l’énergie nucléaire en Europe représente 6% de l’énergie finale, 2% dans le monde, 17% de l’énergie finale en France. Au vu des ces pourcentages, il n’apparaît pas justifié, pour bâtir une stratégie climat, de centrer le débat sur l’énergie nucléaire.
(2) Au premier trimestre 2007 (dernières valeurs dont nous ayons connaissance) les particuliers allemands payaient leur kWh environ 0,14 euros, les français 0,10 euros. Avec une telle différence de prix on aurait pu s'attendre  ce que les français consomment beaucoup plus d'électricité que les allemands. En dernière analyse on voit que les français se sont montré fort raisonnables...

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