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Les risques de prolifération de l’arme nucléaire

  • Publié le 1 août 2004
SLC
  • Nucléaire

 

 

Les armes nucléaires aussi bien que les réacteurs du même nom ont besoin de noyaux fissiles pour fonctionner. C’est ce besoin commun qui amène à craindre que le développement du nucléaire civil s’accompagne immanquablement de la prolifération des armes nucléaires. Il a conduit à des techniques communes de production des noyaux fissiles. Les deux principaux noyaux fissiles en question sont l’Uranium 235 et le Plutonium 239 , l’Uranium 233 n’ayant joué jusqu’à présent qu’un rôle tout à fait marginal.

L’Uranium 235 est un des isotopes composant l’Uranium naturel dans lequel son abondance relative n’est que de 0,7%. L’Uranium de qualité militaire doit contenir au moins 90 % d’Uranium 235, tandis que la plupart des réacteurs électronucléaires nécessitent un contenu en Uranium 235 compris entre 3 et 5%. L’opération permettant d’obtenir à la fois l’Uranium de qualité militaire et l’Uranium pour réacteurs est l’enrichissement isotopique. Il peut se faire par séparation électromagnétique, grâce à des batteries de très gros aimants, par diffusion gazeuse, par centrifugation gazeuse ou par séparation laser. La séparation électromagnétique fut utilisée la première pour fabriquer l’Uranium de la bombe d’Hiroshima. Avant la première guerre du golfe, l’Irak s’était, également, engagé dans cette voie. C’est une technique assez facile à maîtriser, relativement discrète mais très consommatrice d’énergie, peu efficace et très chère. Elle a été très vite abandonnée par les USA au profit de la séparation isotopique par diffusion gazeuse, technique également retenue par les puissances nucléaires comme la France, la Grande Bretagne, la Chine et l’URSS. Cette technique conduit à des installations considérables, assez faciles à détecter par satellite et très gourmandes en électricité. Il n’est pas facile, sinon impossible, de détourner une usine conçue pour produire de l’Uranium faiblement enrichi en usine produisant de l’Uranium de qualité militaire. Plus récente la centrifugation gazeuse a été retenue pour l’usine URENCO, aux Pays Bas et fournit de l’Uranium enrichi aux réacteurs belges, hollandais et allemands. Cette technique est moins onéreuse et plus économe en électricité que la diffusion gazeuse. C’est, sans conteste la technique moderne retenue d’ailleurs par la COGEMA pour sa nouvelle usine. Elle a pour inconvénient majeur de se prêter à un détournement d’une usine "civile" vers une usine "militaire". Elle a été utilisée par le Pakistan pour obtenir sa première bombe A. C’est donc, clairement, une technique "proliférante" très difficile à contrôler car discrète. Elle ne nécessite évidemment pas la disponibilité d’un réacteur.

Le Plutonium 239 n’est présent qu’à l’état de traces dans la nature et résulte de l’interaction entre l’Uranium 238 et le rayonnement cosmique. Pratiquement il est obtenu par irradiation de l’Uranium 238 par des neutrons au sein d’un réacteur nucléaire. C’est donc cette voie du Plutonium qui fait craindre que la généralisation des réacteurs produisant de l’électricité soit un important facteur de prolifération. En réalité les divers types de réacteurs ont des propriétés différentes à cet égard. En effet, pour qu’une arme nucléaire soit efficace il faut maintenir la configuration critique aussi longtemps que possible. Cela est d’autant plus difficile que la réaction en chaîne commence tôt. Or celle-ci commence d’autant plus tôt qu’il existe une source intrinsèque de neutrons produits par des fissions spontanées au sein du combustible. Le Plutonium 240, produit dans les réacteurs par irradiation du Plutonium 239, donne précisément lieu à de nombreuses fissions spontanées. De ce fait la réalisation d’une bombe avec du Plutonium est plus difficile qu’avec de l’Uranium 235. Elle nécessite un dispositif d’implosion de géométrie sphérique et une synchronisation très précise de la mise à feu des différents blocs d’explosifs, alors que dans le cas de l’Uranium 235 il suffit de rapprocher rapidement deux demi-sphères. Plus le Plutonium contient d’isotope 240, plus difficile est la réalisation de l’engin ; sa proportion croît en fonction de l’intensité de l’irradiation subie par le combustible nucléaire. Les réacteurs dits "plutonigènes" ont, précisément, été conçus pour minimiser la proportion de Plutonium 240 en limitant la durée de séjour des combustibles en réacteur. Ces réacteurs utilisent l’eau lourde ou le graphite pour ralentir les neutrons et disposent de dispositifs de déchargement des éléments combustibles sans arrêter le réacteur. Les réacteurs industriels de cette catégorie les plus connus sont les réacteurs à eau lourde (utilisés par l’Inde et le Pakistan pour produire du Plutonium militaire), les réacteurs eau-graphite russes RBMK (le type de Tchernobyl) et les anciens réacteurs graphite-gaz des programmes anglais et français. Les réacteurs à eau pressurisée ou bouillante (REP et REB) majoritairement utilisés pour produire de l’électricité visent à des taux d’irradiation les plus longs possibles pour leur combustible. Le Plutonium contenu dans les combustibles irradiés de ces réacteurs est donc riche en Plutonium 240 et se prêterait mal à la réalisation d’une arme efficace. On n’a d’ailleurs pas connaissance d’arme produite avec du Plutonium produit dans des réacteurs à eau. De plus ces réacteurs sont faciles à contrôler : leur déchargement ne peut se faire qu’à l’arrêt et les satellites sont capables de déterminer si un réacteur est ou non à l’arrêt ; l’IAEA peut alors envoyer ses équipes d’inspection en temps utile. Les REP et les REB (rappelons que tous les réacteurs français sont du type REP) peuvent donc être considérés comme peu favorables à la prolifération.

Les considérations ci-dessus sont essentiellement techniques. En réalité la prolifération nucléaire est beaucoup plus une question politique que technique. En effet, tout état possédant un potentiel scientifique et des ressources financières suffisants, peut développer une arme nucléaire s’il en a la volonté. Les technologies nécessaires pour la mise au point d’armes semblables à celles d’Hiroshima et de Nagasaki ne présentent, en effet, pas grand mystère. La question cruciale est donc de savoir si tel ou tel état considère avoir un avantage à développer une arme, compte tenu de la pression internationale, et, tout particulièrement, de celle exercée par les USA. La nouvelle doctrine de guerre préventive affichée par les USA pourrait bien avoir des conséquences contraires à celles qu’elle prétend atteindre : la différence de traitement entre l’Irak et la Corée du Nord semble, en effet, montrer que la possession assurée ou probable de l’arme nucléaire joue un rôle de dissuasion vis à vis de la puissance dominante. L’existence d’une division entre états autorisés à posséder l’arme nucléaire et états ne l’étant pas ne saurait être satisfaisante. Elle conduira immanquablement à l’augmentation du nombre d’états nucléaires, et cela indépendamment du plus ou moins grand développement du nucléaire civil.

La multiplication des états nucléaires est d’autant plus préoccupante qu’elle multipliera les occasions pour des organisations terroristes de subtiliser des armes, avec la complicité éventuelle de leurs gardiens. C’est là le véritable danger et non le cambriolage de combustibles irradiés : dans ce cas l’effort technique d’extraction du Plutonium puis de la réalisation d’un engin opérationnel ne semble guère être à la portée même d’Al Quaida.

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