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Après une lecture édifiante

  • Publié le 31 octobre 2017
Jean-Louis Bobin

Fin de repas dans la Tavernetta del molo, à Grignano, près de Trieste :

Après avoir donné un cours au Centre International de Physique Théorique, Salviati a invité à diner Sagredo et Eccoverdi[1]. Ils sont attablés face à la mer.

SALVIATI                  Ce fut un plaisir de se retrouver ici après nos discussions au bord du lac de Côme. Que diriez-vous d'un petit digestif ? (acquiescements muets) Patron ! Servez-nous de votre « amaro ».

LE PATRON               Subito, signor.

SAGREDO                 Mes amis, je suis à la recherche d'un investissement. Eh bien, figurez-vous que j'ai trouvé le moyen d'accroitre rapidement ma fortune. Cela figure dans La France dans le noir, livre d'un certain Hervé Machenaud qui fut un haut dirigeant de l'entreprise nationale Electricité de France.

ECCOVERDI             Ce pamphlet de nucléocrate, je l'ai lu aussi. Il est plein d'assertions douteuses. Mon seul point d'accord avec lui est une commune réticence vis à vis du marché. Mais pour le reste… Le patron arrive avec les digestifs. Patron, vous serez bien de mon avis : l'avenir du système électrique, ce sont les renouvelables.

LE PATRON               Vous savez, moi tout ce que je demande, c'est qu'il y ait assez de courant lorsque j'allume mes fours ou mes lumières en plus du congélateur et du frigo qui eux en ont besoin vingt quatre heures sur vingt quatre.

ECCOVERDI             Mais c'est tout de même mieux si ce courant vient de sources d'énergie naturelles et propres comme le soleil et le vent.

LE PATRON               Pour être franc, ce n'est pas mon problème.

SALVIATI                  Il me semble que le patron vient de marquer un point essentiel. Je n’ai pas lu le livre, mais je sais que la fourniture d'électricité doit à chaque instant satisfaire la demande. Or l'électricité ne se stocke pas, du moins à l'échelle de toute une population. Mais dites-nous donc Sagredo comment vous pouvez gagner tant d'argent.

SAGREDO                 C'est tout simple : en profitant des aberrations du marché européen de l'électricité, telles que nous les décrit Hervé Machenaud. La dérégulation et l'ouverture à la concurrence ont fait apparaître de nouveaux « fournisseurs » qui ne sont en fait que des intermédiaires. Ils achètent le courant que les ex-monopoles historiques sont tenus de leur céder à un tarif inférieur au coût de production et, sur un marché déprimé, le revendent certes à petit prix mais avec une marge suffisante pour encaisser de substantiels bénéfices.

SALVIATI                  Le marché est déprimé, dites-vous. Est-ce un effet de la crise ?

SAGREDO                 La crise que nous subissons depuis 2008 a eu sa part, mais selon Machenaud la raison principale est la surproduction consécutive à l'implantation massive de « fermes » éoliennes et photovoltaïques, notamment en Allemagne et en Espagne.

ECCOVERDI             Et voilà, c'est la faute des renouvelables ! Je reconnais bien là le discours du lobby nucléaire ! Ces gens sont d'incorrigibles nostalgiques de l'heureux temps de la production centralisée aux mains de monopoles publics indifférents à l'écologie.

SAGREDO                 Ce n'est pas le cas d'Hervé Machenaud qui écrit, je cite de mémoire : « l'écologie est porteuse d'une aspiration légitime d'équilibre entre l'homme et son environnement, mais elle a été confisquée au profit d'une idéologie régressive, malthusienne, alimentée par la peur du futur et la culpabilité collective. »

ECCOVERDI             Propos hypocrites de quelqu'un qui n'a pas compris que le monde a changé. Notre écologie est au contraire pleine de promesses d'avenir. Grâce au mouvement écologique, nous allons vers la décentralisation, avec la production d'électricité renouvelable là où elle est consommée, les consommateurs devenant acteurs de leur système énergétique.

SALVIATI                  En somme, vous préconisez la fin de ce service public auquel semble tenir le patron de cet établissement. D'ailleurs… Patron, seriez-vous prêt à participer à la production de l'électricité que vous consommez avec des panneaux solaires sur votre toit et des éoliennes en haut du parc de Miramare ?

LE PATRON               Et comment je fais lorsqu'il n'y a ni vent ni soleil ?

SALVIATI                  Ou que souffle pendant la nuit un coup de bora[2] qui oblige à mettre les éoliennes en drapeau ?

LE PATRON               Ah mais j'y pense, mon voisin a déjà un groupe électrogène avec un moteur diesel.

SALVIATI                  Patron, vous avez mis le doigt sur une vraie difficulté : pallier l'intermittence de ces renouvelables sans émettre de gaz à effet de serre. A part l'hydraulique et le nucléaire…

ECCOVERDI             Les barrages détruisent les écosystèmes et le nucléaire est à proscrire.

SAGREDO                 Votre écologie est à géométrie variable. Qu'importent les émissions de gaz à effet de serre devant la pureté idéologique. C'est précisément ce que dénonce Hervé Machenaud en même temps qu'il vitupère contre les absurdités d'un marché de l'électricité mal conçu au point d'inciter les investisseurs à prendre des parts dans des sociétés qui ont saisi l'aubaine.

SALVIATI                  Mais si les actionnaires de ces sociétés s'enrichissent, d'où vient l'argent ?

SAGREDO                 De taxes appelées élégamment contributions que des états européens appliquent au montant des factures d'électricité de tout un chacun. C'est l'inverse de la redistribution. On siphonne l'argent de la masse des consommateurs dont les plus pauvres, pour enrichir quelques privilégiés malins. Beau résultat, contraire à l’éthique, et qui m'incite à placer mes disponibilités ailleurs.

SALVIATI                  Dans une entreprise contribuant à véritablement sauver le climat peut-être ?

 

Jean-Louis Bobin

 

[1]    cf. Demain quelle Terre ? pour les C.V. de ces trois personnages

[2]    Vent local extrêmement violent

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