Treize et deux contes de fées sur le tournant énergétique allemand

 

N°3 Le conte du faible coût du tournant énergétique

Les hommes politiques partisans du soi-disant tournanténergétique prétendent que les surcoûts – en particulier sur le prix de l’électricité – seront très modérés. Ils sont bien conscients que les citoyens ne se laisseront pas convaincre par un tel tournants’ils se retrouvent plumés par des augmentations de tarifs exorbitantes. Les sondages montrent déjà que l’approbation de la politique d’abandon du nucléaire baisse drastiquement, quand cette éventualité est évoquée[12]. Pour cette raison, il importe de supprimer cette crainte par des calculs optimistes afin de conserver l’adhésion des citoyens. L’hypothèse sous-jacente est qu’une fois que tout sera décidé et réalisé, les gens finiront bien par l’accepter.

Il n’y a certainement pas pénurie de calculs optimistes voire enjolivés à l’extrême. A l’occasion d’une consultation d’expert  par le conseil éthique de l’abandon du nucléaire, un scientifique a affirmé que grouillaient les soit disant expertises « dans lesquelles les évaluations d’augmentations de coûts liées à l’abandon du nucléaire et au tournant énergétique associé variaient d’un facteur un à cent »[13].

En d’autres termes ; ces expertises sont bien sûr décorées de termes scientifiques ; toutefois la plus grande partie d’entre elles ne mérite pas d’être qualifiées d’expertises comme le montre la dispersion incroyable des résultats. Il s’agit bien plus d’un travail de charlatan et d’expertises de complaisance à fin d’usage politique.

L’économie de l’énergie est un domaine où, grâce à des données dépourvues d’ambiguïté et des processus maîtrisés,  les lois des mathématiques et de la gestion d'entreprises ainsi que de la physique, s'appliquent ; si le travail est fait sérieusement, on peut avoir une fourchette de résultats avec  des écarts d'un facteur 1,5 mais jamais de 100.

Au fond, tout un chacun peut déjà apprécier le renchérissement causé par le tournanténergétique: les éléments clé sont les tarifs d’achat (tarif de mise à disposition sur le réseau d’alimentation dans la nomenclature EEG[14]) de chaque type de courant (solaire, éolien biomasse) en comparaison des coûts de production du courant (donc hors impôts, taxes, coûts de distribution et bénéfices) des centrales à charbon, nucléaire, gaz et combinées.

La valeur du tarif d’achat tient compte de ce que coûte la production par les installations plus une marge. Pour cette raison, ces tarifs par kWh constituent un excellent élément de mesure pour une comparaison et de ce que les usagers peuvent attendre d’un futur déploiement massif.

Coûts des productions conventionnelles d’électricité

·         Lignite ……………………………………………4,6c€/kWh (dont 20% de combustible)

·         Charbon …………………………………………4,9c€/kWh (dont 42% de combustible)

·         Nucléaire (amorti) ………………………….2,2c€/kWh (dont 27% de combustible)

·         Nucléaire (à construire) ………………….5,0c€/kWh (dont 8,1% de combustible)

·         Gaz combiné ………………………………………………...5,7c€/kWh (dont 74% de combustible)

(source : Panos Konstantin « Praxisbuch Energiewirtschaft », 2009 VDI Buch)

Tarif d’achat 2011 selon la loi EEG

·         Eolien terrestre                                     9,2c€/kWh

·         Eolien maritime                                    15,0c€/kWh

·         Biomasse jusqu’à 150kW                    11,67c€/kWh

·         Biomasse 5MW-20MW                        7,79c€/kWh (tarif dégressif pour les puissances intermédiaires)

A ceci s’ajoute de multiples bonus (bonus de Nawaro qui inclut le bonus pour lisier [subvention des productions de gaz à partir de biomasse, voir http://de.wikipedia.org/wiki/Güllebonus], bonus pour Technologie, bonus pour couplage production chaleur, bonus pour formaldéhyde)

·         Photovoltaïque (mis en service entre 1 janvier et 30 Juin 2011)          28,74c€/kWh

·         Photovoltaïque (mis en service entre 1 juillet et  30 Septembre 2011)     24,43c€/kWh

Comme rien ne devrait changer du côté des coûts additionnels comme impôts et taxe, car l’Etat a besoin de ces rentrées et comme les coûts du réseau devraient croître de façon massive à cause de ses gigantesques extensions pour le transport Nord-Sud du courant éolien, il va de soi que le prix du courant va grimper de façon significative. Le 21 Mars l’ancien ministre de l’économie Brüderle présentait les grandes lignes du renforcement du réseau : « Pour l'extension ambitieuse des énergies renouvelables, environ 3600km de nouvelles lignes seront nécessaires. »

L’Agence Allemande de l’Energie (DENA) a en fait calculé que ce sont 4500km de lignes à très haute tension qui seront nécessaires en complément. Le président de DENA Stephan Kohler s’attend à une augmentation de 20% du prix de l’électricité en cas de désengagement nucléaire pour 2020-25.

Dans sa prévision 2008, la VDE[15] attire déjà l’attention sur le fait qu’une extension du réseau par des lignes aériennes à haute tension « sera vouée à l’échec à cause d’un rejet croissant de la part des citoyens ». Il en découlera la nécessité de construire des lignes souterraines qui « coûteront de trois à six fois plus cher ».

Quoiqu’il en soit, aussi bien la chancelière Merkel que M Brüderle ont prévu que les consommateurs devaient s’attendre à des tarifs plus élevés. Ils n’ont pas indiqué de combien.

Confronté au dilemme du choix entre une mise à l’arrêt des réacteurs, ou celle de ses engagements climatiques ou des menaces de coupures de courant, le gouvernement penche vers plus de centrales à gaz, car elles ont un meilleur bilan CO2 que les centrales à charbon et représentent ainsi un « moindre mal » - bien que ce soit le type de production conventionnelle le plus cher dont, de plus, le coût dépend de monopoles.

Pour cette raison, les russes trouvent merveilleux le tournanténergétique à l’allemande : le président de Gazprom, Alexej Miller, estime que, d’ici décembre 2011, le prix de 1000 m3 de gaz naturel va grimper de 354 $ aujourd’hui à 500$. Grâce à la non-vigilance des derniers gouvernements allemands, ils [les russes] ont obtenu une confortable situation de monopole puisque l’Allemagne a renoncé depuis plusieurs années à la construction d’un terminal GNL (gaz naturel liquéfié) à Wilhelmshaven. Celui-ci  aurait permis le déchargement de gaz naturel en provenance d’autres pays producteurs ; par exemple l’Afrique du Nord. Nos voisins d’Europe de l’Ouest ont résolument saisi cette chance. De fait, ce chapitre relève du thème plus général : « La non existence d’une politique énergétique allemande ».

En contradiction avec la vision allemande salvatrice « centrales à gaz à la place des réacteurs », les analystes  estiment qu’un défaut d’approvisionnement résultant de l’abandon de l’énergie nucléaire ne peut en aucune façon être compensé par des centrales à gaz. Ils prédisent que les producteurs d’électricité ne commenceront à investir dans de nouvelles centrales à gaz que lorsque les capacités d’importations de gaz seront significativement augmentées. Et ce qu'ils ont en tête, ce n'est pas un surcroit de gazoducs reliés au monopoliste Gazprom[16].

Qu’en serait-il avec le charbon ? Eric Schmitz, président de l’association des importateurs de charbon dit : « voudrions nous remplacer en totalité la capacité des centrales atomiques enlevée au réseau par du charbon, il faudrait chaque trimestre importer jusqu'à trois millions de tonnes supplémentaires ». Et le président du syndicat de l’industrie IGBCE (Mines, Chimie, Energie) Michael Vassiliadis exige déjà un retour massif à la production électrique charbonnière (lignite et houille) en cas d’abandon du nucléaire. Le président du SPD[17] Siegmar Gabriel ayant entendu cela renvoie au fait que « nous avons besoin des huit à dix centrales à charbon qui sont actuellement en construction ». A l'évidence, le SPD voit l'opportunité de mettre en accord ses exigences d’abandon du nucléaire avec les désirs des syndicats.

Si la demande d'électricité reste constante, on aura besoin dès 2016 de nouvelles centrales au gaz et au charbon pour remplacer les anciennes. Pour couvrir le besoin en 2020, ce sont 15 nouvelles centrales qui seraient nécessaires. Et jusqu'en 2030, ce serait même 30  nouvelles centrales qui devraient être en service. Néanmoins, la planification actuelle ne prévoit absolument pas autant de centrales à combustible fossile.

Pour ce qui est des coûts : si on ne construit que les centrales à combustible fossile indispensables pour couvrir le besoin jusqu'en 2030, on arrive à un volume d'investissements de 34,7 milliards d'euros (institut d'économie allemande, Cologne, 28-10-2010).

"Les projets comprennent des centrales au charbon avec une puissance d'environ 13 000 MW. Des projets d'une telle puissance ont été abandonnés l'année dernière, essentiellement à cause des protestations publiques... Cela veut dire que le besoin d'investissement indispensable est loin d'être couvert par ce qui est planifié." (Michael Hüther, IW Köln, Handelsblatt 16.3.2011)

Il semble bien, que le gouvernement se soit complètement enfermé dans une impasse. Jusqu'à maintenant il n'a pas dit, à la suite de sa décision d'arrêter les centrales et de sortir du nucléaire, qu’il faudrait construire beaucoup de nouvelles centrales au charbon pour remplacer la production électrique de base qui disparaît en même temps que les centrales nucléaires. Les verts, à qui on voudrait complaire, n'aiment malheureusement absolument pas les centrales au charbon. Et donc cette situation pénible s'éternise : on repousse encore la planification des centrales, qui de toute façon seront insuffisantes. .

Le gouvernement sera bien finalement obligé d’utiliser l’option charbon, s’il ne veut pas faire une nouvelle fois machine arrière (« Nous avons encore besoin des centrales nucléaires … »). Mais sans une reculade, il ne pourra de toute façon, pas continuer. Il va devoir abandonner soudainement des objectifs environnementaux jusqu’ici intangibles.

Selon une étude du BDI[18] l’abandon du nucléaire entrainera d’ici 2020 un total de 33G€ de surcoûts.

- dont 24G€ pour l’industrie et le commerce

- et 9G€ pour les consommateurs privés

Si on y ajoute le coût du déploiement des « renouvelables » et du réseau électrique, ces 33G€ deviennent 51G€.

En mars 2011, 8 centrales nucléaires ont été débranchées, et 9 centrales nucléairessont restées connectées au réseau. La disparition de presque la moitié de la production électrique nucléaire a fait monter le prix spot de l'électricité de presque 1c€ par kWh. Si cela persiste, les budgets domestiques vont être grevés de quelques 35 euros par an. Cela semble tolérable. Mais "Un centime ne semble pas grand-chose. Mais beaucoup de millions de petits centimes peuvent mettre en péril la rentabilité d'entreprises entières", selon le Professeur Michael Hüther, directeur de l' Institut d'économie allemande à Cologne..Mesurée à l'aune de la consommation moyenne d'électricité de l'année passée, cette augmentation du prix signifie pour l'industrie des surcoûts à hauteur de 1,9 milliards d'euros par an. Les branches les plus touchées sont celles qui consomment beaucoup d'énergie. L'industrie du papier se voit confrontée à des surcoûts de 150 millions d'euros environ ; pour l'industrie chimique, ce sont 340 millions d'euros ; et la branche métallurgie doit s'attendre à des surcoûts de 460 millions d'euros. La facture d'électricité de l'industrie automobile croît de 160 millions d'euros par an du fait de l'abandon accéléré de l'énergie nucléaire. De ce fait, les branches fortes consommatrices d'énergie sont des maintenant défavorisées par rapport à leurs concurrents internationaux, du fait des coûts élevés de l'électricité.
(Institut d'économie allemande, Cologne, 14-6-2011)

 

Le président de E.On M. Teyssen craint que l’augmentation des prix de l’électricité n’entraîne une désindustrialisation. 830 000 emplois seraient menacés. « Lorsque les industries grosses consommatrices d’énergie, matières premières et chimie nous quitteront, les dommages à l’économie seront terribles ».

Dans une économie sans industrie des matières premières, sans production d’acier et d’aluminium, il ne peut plus y avoir une industrie de la machine-outil autochtone. « Alors ce ne sera plus chez nous que l’on construira des éoliennes ». (Witschaftwoche 1er Mai 2011 ; http://wiwo.de/t/a/464720)

Les syndicats regarderont-ils plus longtemps sans rien faire l'exode menaçant de l’industrie allemande, contre lequel le commissaire européen à l’énergie Oettinger nous a déjà mis en garde ?

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