EDF cette entreprise qu’on assassine ! - Jean PINTE
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- Ecrit par Jean Pinte
- Publié le Mercredi, 08 Septembre 2010 19:54
- Thème parent : Production d’énergie
- Thème: Electricité
Jean PINTE : EDF, cette entreprise qu'on assassine !

Face aux attaques menées, au nom de l’Europe, de la concurrence et de l’ouverture des marchés, face à l’actualité qui semble confirmer mes craintes, je ne pouvais rester sans réagir, même si cela ne changera pas grand-chose à l’avenir d’EDF, une très grande entreprise au sein de laquelle j’ai passé trente cinq années.
Un peu d’histoire.
C’est en 1888 qu’apparaît l’industrialisation de l’énergie électrique, en 1906 est promulguée la loi sur les distributions électriques. Une autre loi est votée en 1919, elle concerne alors les forces hydrauliques. En 1938 est lancé le programme d’équipement dit des 3 milliards et en 1939 est inauguré le premier dispatching central à Paris, véritable nœud d’interconnexion des réseaux de production et de distribution.
L’idée de Nationalisation des Services Publics était ancienne. On pourrait sans aucun doute en trouver trace dès 1917 pendant la première guerre mondiale et même sans doute auparavant avec Jules Guesde. Les pouvoirs publics municipaux ou nationaux ont hésité durant le XIXe siècle entre les différentes formes possibles de gestion des services publics. A la Libération, un large consensus politique, du Général De Gaulle à Marcel Paul, aboutit à la nationalisation du secteur électrique et gazier de par la loi du 8 avril 1946. Cette nationalisation regroupe alors 200 producteurs privés, 1150 sociétés de distribution, 100 sociétés de transport d’énergie, 20000 concessions et 250 régies. Contrairement à la plupart des entreprises, EDF, dès sa naissance est une entreprise de taille adulte, fruit des intenses discussions qui durèrent près de 18 mois. Une nationalisation qui verra en 1947, le début de la construction des grands ouvrages hydrauliques puis en 1950 la fin du rationnement de l’électricité et 7 ans plus tard, le lancement du programme de construction des centrales au charbon.
Dans les années d’après guerre, les électriciens comme beaucoup de français ne compte pas leurs heures de travail. Tous sont animés de cette volonté de reconstruction du pays. EDF alors modèle d’entreprise publique va agir selon une grande cohérence technique avec le souci de rentabiliser les installations pour le plus grand profit du pays.
Il convenait alors de normaliser les tensions en les portant à 220 volts. En 1953, 130000 abonnés utilisent encore le courant continu et en 1969, les équipes de « changement de tension » étaient encore à pied d’œuvre dans certaines grandes villes comme Paris, Lyon... Le années 1970 seront celles du lancement du plus ambitieux programme de construction d’unités de production avec l’arrivée des centrales nucléaires.
Durant les années qui ont suivi, l’entreprise n’a cessé de croître, mais son statut d’entreprise publique handicapait sérieusement les ardeurs des financiers. Durant les cinquante années qui ont suivi la Nationalisation, il me semble important de souligner que les actionnaires originaux, ceux dont les entreprises avaient été regroupées au sein d’EDF ses sont partagés une rente non négligeable dont le montant correspondait à 1% du chiffre d’affaire d’EDF. Ce même 1% attribué aux organismes sociaux d’EDF, la Caisse d’Action Sociale d’EDF GDF dont bénéficient les salariés et les retraités des deux entreprises, le seul 1% tant décrié et attaqué depuis de nombreuses années.
Le début de la casse freiné par la tempête!
En 1996, comme le prévoyait la loi de nationalisation, ces actionnaires ancestraux ne sont plus indemnisés et si on y regarde de près, c’est depuis cette période que l’Entreprise est sujette à de nombreuses attaques.
Sous prétexte d’ouverture du marché et d’accès à la concurrence, tout a été dit, tout a été fait. L’Europe a servi d’alibi pour faire avancer des réformes qui ne se justifiaient nullement et qui n’étaient pas imposées par les lois européennes. (la Loi Nome en est un exemple.)
Fin 1999, l’impact de la tempête hivernale restera marqué dans l’esprit de nombreux français et de nombreux agents de l’entreprise. Un formidable élan technique mobilise de nombreux agents sur tout le pays. Alors cadre à la Centrale de Gravelines, je me vois comme une quarantaine de collègues, déplacé vers le sud ouest, une région fortement touchée. Je garde de cette période un des moments les plus intense de ma vie professionnelle au sein de l’Entreprise. Nombre d’élus des communes sinistrées montrent alors tout leur intérêt pour EDF. Certains nous confient par ailleurs qu’ils seront des ardents défenseurs de la nationalisation. Présents sur place, nous pouvons constater que la région bordelaise, exploitée par une régie indépendante ne sera remise en état qu’après une décision gouvernementale enjoignant EDF d’intervenir là où le politique avait jugé préférable de l’exclure. Nul doute que cette tempête a mis un frein à la casse de l’entreprise. Ceci étant, quelques années plus tard la tempête est oubliée et l’opération de démantèlement a repris de plus belle.
En interne de la grande maison, ce fût des créations de structures indépendantes fragilisant d’autant l’entreprise, et sans aucun doute des investissements hasardeux à l’étranger.
Le coup de grâce
Aujourd’hui, avec la loi NOME Nouvelle Organisation du Marché de l’Electricité, un grand coup vient d’être porté à l’avenir de l’Entreprise et les premiers signes néfastes de cette loi se font déjà ressentir. Pour justifier la mise ne œuvre de cette loi, nos « politiques » n’hésitent d’ailleurs pas à « arranger » la vérité.
« Les centrales nucléaires d'EDF ont été construites sur fonds publics il y a plusieurs
dizaines d'années. Si le nucléaire souffre de coûts d'investissement très élevés, le coût
d'exploitation des centrales, lui, est particulièrement bon marché, notamment en comparaison
des centrales fonctionnant à partir de sources fossiles. L'exploitation de centrales amorties
depuis longtemps génère donc des marges importantes: on parle de "rente nucléaire". EDF et
ses clients sont aujourd'hui les principaux bénéficiaires de la rente nucléaire: l'énergéticien
dégage des marges satisfaisantes et les clients d'EDF bénéficient de tarifs réglementés de
l'électricité bon marché, au regard des prix de l’électricité pratiqués ailleurs en Europe. Avec
la loi NOME, l'ensemble des fournisseurs d'électricité et l'ensemble des consommateurs
pourraient bénéficier de la rente nucléaire. »
(Contenu de la loi NOME)
Il semble essentiel de souligner ici que le Parc Nucléaire a été financé par EDF grâce aux emprunts que l’entreprise, sur conseil du ministère des finances de l’époque, avait contractés auprès des grandes banques étrangères. La France n’aurait pas été en mesure d’assurer l’apport financier nécessaire. C’est donc bien EDF, Entreprise Publique qui a investi, sur fonds empruntés aux banques étrangères.
En 1999, on pouvait lire sur le site Intranet de l’Entreprise, « La Crise pétrolière de 1973 – 1974, contemporaine d’un changement à la tête de l’Etat, rompt avec les pratiques instaurées seulement quelques années auparavant. Face à la forte hausse du prix du pétrole, dans une optique d’économie et d’indépendance énergétiques, le gouvernement engage un programme nucléaire d’ampleur auquel EDF est techniquement prête. L’Etat se fait plus interventionniste, limitant les hausses de tarifs et engageant l’Entreprise à emprunter sur marchés étrangers pour financer les investissements, ce qui, avec la hausse du dollar, alourdit ses charges financières. »
L’ensemble des fournisseurs d’électricité va désormais bénéficier, à prix coûtant d’un quart de la production d’électricité d’EDF. Ce qui signifie pour l’Entreprise une perte d’un quart de ses bénéfices. Qui compensera cette perte ? Vous avez aujourd’hui une petite partie de la réponse avec 3 % d’augmentation du tarif pour les ménages et de 4 à 5,5 % pour les industriels.
Des objectifs de la politique énergétique française, fixés par la loi de programme 2005-781 du 13 juillet 2005, certains sont aujourd’hui quelque peu oubliés, en particulier celui qui devait assurer un prix compétitif de l’énergie!!! La question que nous sommes en droit de nous poser est de savoir pour qui ?? Tout en garantissant la cohésion sociale et territoriale en assurant un accès de tous à l’énergie. On pouvait alors penser qu’il s’agissait d’un accès aux consommateurs, nos politiques viennent de donner l’accès aux producteurs.
La Double Peine !
Que penser de ce que subit aujourd’hui EDF. D’un côté une loi l’obligeant à céder un quart de sa production à prix coûtant à certains opérateurs et de l’autre la même entreprise contrainte d’acheter aux producteurs l’électricité à un coût largement supérieur à celui du marché.
Imaginons un instant que vous soyez commerçant. Un commerce concurrent s’installe près de chez vous, vous oblige à lui céder un quart de ce que vous produisez et à lui acheter ensuite sa production deux à trois fois au dessus de son prix de revient.
Trouveriez vous un commerçant adhérent à cette démarche et pourtant c’est ce qui est imposé à EDF. Ces producteurs concurrents, achèteront-ils eux aussi l’électricité produite par ceux que l’on qualifie de « petits producteurs » ? Quant à ceux qui s’évertuent à vendre de l’électricité « bio », allant même jusqu’à en garantir l’origine hors nucléaire à 100%. Peuvent- ils s’engager sur la continuité de service, je ne le crois pas.
Quant aux entreprises installatrices qui s’adressent aux particuliers, elles mettent toutes en avant la rentabilité financière, liée à la valeur de rachat de leur production, allant même jusqu’à en oublier leur impact écologique. Les publicités qui fleurissent ici et là y compris sur nos écrans de télévision abondent toutes dans ce sens et comme il est dit dans une certaine pub «Un point c’est tout ! »
Je suis convaincu du bienfait d’une production d’énergie d’origines diversifiées mais arrêtons de faire croire que tout pourra demain se concevoir qu’avec les seules énergies renouvelables.
Si la France n’avait pas disposé de son parc nucléaire, l’industrie aurait sans aucun doute souffert encore davantage. D’ailleurs, le choix du nucléaire reste un bon choix pour
l’économie française, cela avait été confirmé par la Direction Générale de l’Energie et du Climat (DGEC). La synthèse 2008 d’une étude menée sur la compétitivité du nucléaire précise que :
« Avec des hypothèses centrales, le nucléaire est la filière la plus compétitive pour la production électrique en base. Cet ordre de mérite reste vérifié avec des surcoûts d’investissements de 10 à 40%. La compétitivité relative des moyens de production au gaz et au charbon est très sensible aux prix des combustibles et à la valorisation du CO2 ».
Bon Euro Appétit !
C’est sans doute pour toutes ces raisons que cette « rente » ouvre l’appétit des financiers, cela même sans doute qui bénéficiaient jusqu’en 1996 d’une belle part du « gâteau » EDF.
Ouvrir le marché de l’électricité à d’autres producteurs cela correspond aux exigences européennes, céder une partie non négligeable de la production d’Electricité d’EDF à ces mêmes fournisseurs n’est à mon avis que la réponse des « politiques » aux exigences des financiers. Pour ceux qui nous gouvernent, les financiers, l’intérêt pour le consommateur est loin d’être une priorité, alors que notre pays possède encore mais pour combien de temps une grande et belle Entreprise comme Electricité De France. Faisons en sorte de conserver un des derniers fleurons de notre industrie Française.
Jean Pinte
Cadre retraité d’EDF , Issu des écoles de métier EDF (Ste Affrique), j’ai fait toute ma carrière au sein de l’Entreprise et je me suis passionné pour son histoire. Auteur du livre « La Géante », retraçant l’histoire de la centrale nucléaire de Gravelines. Je travaille actuellement à la rédaction d’un livre qui retracera un siècle de production d’Electricité sur le littoral Nord.



