Polémiques autour de Tchernobyl

 

 

Roland MASSE : Polémiques autour de Tchernobyl

 

Combien la catastrophe de Tchernobyl a-t-elle fait de victimes ?

Rarement, sinon jamais, une catastrophe aura donné des estimations du nombre de victimes aussi divergentes que celle de Tchernobyl. Peu après qu’elle ait eu lieu certains avançait des chiffres de plusieurs centaines de milliers de cancers mortels. Il s’agissait là, bien sûr, d’estimations basées sur une application brutale de la loi linéaire sans seuil reliant les doses de radiation reçues au taux de cancer qu’elles induisent. Pour avoir une première estimation du nombre de victimes il fallut avoir plusieurs années de recul puisque les cancers ne se révèlent qu’après un délai de plus de cinq ans à l’exception des leucémies et des cancers de la thyroïde.

Une grande conférence organisée en 1996 par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique(AIEA), dix ans après la catastrophe permit d’avoir un premier bilan : 31 morts dans les premiers jours, plusieurs centaines de cancers de la thyroïde déclarés chez des enfants âgés de moins de quinze ans avant les faits, pas d’évidence pour une augmentation des leucémies et des cancers solides (les cancers de la thyroïde sont assez facilement curables par ablation de la glande et traitement de substitution).

Ces chiffres étaient tellement en contradiction avec les attentes à la suite d’une accident de cette gravité qu’ils suscitèrent une violente polémique et qu’on accusa l’AIEA d’être vendue au "lobby nucléaire". Les médias passèrent d’ailleurs sous silence ces conclusions "inacceptables" de la réunion de l’AIEA. Elles étaient, d’ailleurs, d’autant plus difficiles à croire que tous ceux qui visitaient l’Ukraine ou la Biélorussie pouvaient témoigner de l’état dégradé de la santé publique et du délabrement de l’économie. Et pourtant la Commission de Nations Unies d’étude des effets des Radiations Atomiques (UNSCEAR) et l’Organisation Mondiale de la Santé confirmèrent en 2001 les conclusions de l’AIEA en estimant le nombre de décès à environ 40 parmi les 237 pompiers intervenus dès les premiers instants ayant suivi la catastrophe et le nombre de cancers de la thyroïde à environ 2000, toujours en croissance, il est vrai.

Les scientifiques de l’UNSCEAR furent accusés de corruption au profit du "lobby nucléaire" et ceux de l’OMS de duplicité. Le scandale était tel que le Secrétaire Général de l’ONU dépêcha sur place une délégation de l’OCHA (Office de coordination des affaires humanitaires) qui conclut à l’existence de millions de victimes, tout en restant vague sur la nature du mal dont elles souffraient. Le président de l’UNSCEAR s’éleva vivement contre les conclusions de l’OCHA et les déclarations du Secrétaire Général qui les endossait. Cela faisait tout à fait désordre aux Nations Unies ! Il fallait donc faire quelque chose pour accorder les violons... Des réunions entre les représentants de l’OCHA et des experts médicaux furent donc programmées et démarrèrent en avril 2001 pour aboutir en Février 2002 à une rapport commun OCHA, OMS, UNICEF et PNUD (Programme de Nations Unies pour le Développement). Les conclusions de l’UNSCEAR concernant les cancers furent confirmées. Mais il était clair que la population ukrainienne et biélorusse souffrait de nombreuses autres affections : maladies cardio-vasculaires, troubles immunitaires, troubles sexuels, dépression etc. Ces troubles ne semblant pas liés à l’irradiation l’UNSCEAR ne jugea pas devoir s’en occuper, se contentant de signaler l’existence de maladies liées au stress ; ceci d’autant plus que les personnes ayant été évacuées semblaient plus affectées que celles étant restées sur place, ou même celles étant revenues habiter dans la zone d’exclusion.

La gestion des conséquences de la catastrophe, en déplaçant des centaines de milliers de personnes, en interdisant l’exploitation de milliers de kilomètres carrés dans une société encore largement agricole, en réduisant au chômage et à la dépendance économique des centaine de milliers de travailleurs, en accréditant la thèse selon laquelle tout irradié était un malade en puissance accéléra et amplifia l’évolution socio-économique désastreuse qui fut celle de toute l’ex URSS près l’effondrement du communisme : augmentation de l’alcoolisme et de l’utilisation de drogues, effondrement du système de soins et de santé, paupérisation, et, finalement réduction de l’espérance de vie de près de 10 ans. Le rapport de Février 2002 décrit, pour la première fois officiellement, cette évolution. Il n’est malheureusement pas disponible en français et nous ne pouvons que renvoyer à sa version anglaise. Curieusement il eut un écho très limité dans les médias. Il devrait, pourtant, mettre un point final aux polémiques en montrant que les conséquences d’une catastrophe nucléaire ou autre ne se résument pas aux effets directs des radiations, des toxiques chimiques ni des effets mécaniques, mais que les facteurs psychosociologiques et socioéconomiques ont des effets majeurs qui dépendent au plus haut point de la gestion post-catastrophe.

Une catastrophe de type Tchernobyl est-elle possible en France ?

Pour répondre à cette question de façon précise il faut expliciter les principales différences entre le réacteur de Tchernobyl (appelé RBMK) et les réacteurs fonctionnant en France (pratiquement tous des réacteurs à eau pressurisée REP). Ces types de réacteurs sont dits tous deux à neutrons lents ; en effet ceux-ci mettent à profit le fait que la probabilité de fission de noyaux est beaucoup plus grande pour les neutrons lents que pour les neutrons rapides. Il est donc nécessaire de ralentir les neutrons qui sont émis avec une grande vitesse au moment de la fission nucléaire. Dans les REP ce ralentissement est assuré par l’eau qui sert en même temps à refroidir le combustible nucléaire. Dans les RBMK les fonctions de ralentissement des neutrons et de refroidissement sont séparées, la première étant assurée par du graphite, la seconde par l’eau. L’eau ne fait pas que ralentir les neutrons, elle les absorbe aussi. L’effet d’une diminution de la quantité d’eau dans le cœur du réacteur (soit à la suite d’une fuite massive, soit par passage à l’état de vapeur) est radicalement différente pour les deux types de réacteur :

- Dans les REP la disparition de l’eau supprime le ralentissement des neutrons qui perdent alors une grande partie de leur efficacité pour produire des fissions. La diminution du nombre de neutrons absorbés dans l’eau ne peut contrecarrer cet effet. Globalement la réaction en chaîne s’arrête. En l’absence d’eau, le cœur fondu ne peut plus être "critique", c’est à dire que la réaction en chaîne ne peut plus avoir lieu.

- Dans les RBMK la disparition de l’eau ne modifie pas sensiblement le ralentissement des neutrons puisque celui-ci est assuré par le graphite. Au contraire la moindre absorption de neutrons fait que la réaction en chaîne s’emballe. C’est ce qui s’est produit à Tchernobyl, l’emballement de la réaction entraînant la pulvérisation d’une partie du combustible, des réactions thermodynamiques et chimiques explosives entre le combustible pulvérisé et la vapeur d’eau et, finalement, le soulèvement de la dalle supérieure du réacteur. Pour ne rien arranger, les centaines de tonnes de graphite du cœur brûlèrent pendant plusieurs jours, favorisant ainsi la sortie à l’air libre des produits de fission volatiles .

Les différences que nous venons d’évoquer proviennent de la conception même des deux types de réacteurs. La fusion d’un coeur de REP est possible par suite d’une panne de refroidissement et entraînerait, par réactions chimiques, la production d’hydrogène, qui peut, ultérieurement, se re-combiner de manière explosive avec l’oxygène de l’air. Mais les réacteur REP occidentaux sont tous équipés d’une enceinte de confinement monobloc en béton armé capable de résister à une telle explosion "hydrogène" comme ce fut le cas lors pour l’accident de Three Mile Island (TMI).. Ceci n’est pas le cas des RBMK. Le réacteur de Tchernobyl était simplement recouvert d’un toit de béton posé sur les murs. L’explosion souleva ce toit qui se brisa en retombant. Notons que, dans les réacteurs REP modernes, des dispositifs d’absorption de l’hydrogène sont installés pour empêcher l’explosion "hydrogène".

En conclusion un relâchement de produits radioactifs comparable à celui de Tchernobyl est impossible dans le cas des réacteurs REP. Seule une action terroriste ou de guerre pourrait éventuellement conduire à un tel relâchement.

Voir aussi le site de l’Association "Espoir à Tchernobyl"

Voir aussi le site de Greenfacts : Dossier Tchernobyl

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